Triple Sommeil
Text for a 24h-performance with Aurélie Ferruel & Florentine Guédon; invited by Le 19 Crac in the context of the solo exhibition ‘La Suée du Dindon’; text published online; link
Aug. 22-23, 2020
Le 19 Crac, Contemporary art center, Montbéliard, France

Image by Angélique Pichon

(French version)

LE TRIPLE SOMMEIL

Le plus souvent sans en avoir totalement conscience, j’observe tout ce qui fait l’environnement du sommeil : les objets qui le composent, la couleur des murs, la réalité de chaque détail. Je ne dors pas sans instaurer ce rapport de confiance avec ce qui m’entoure. Mes yeux ont déjà parcouru les fissures de nombreux murs et toiles d’araignées. Mes doigts ont touché la texture de centaines d’abat-jours et tables de chevet. Mes pieds nus ont pris contact avec le sol de milliers de chambres. J’arrive encore à me souvenir du contact avec le plancher des chambres de mon enfance. J’entends encore le craquement d’un parquet, ou le passage d’un tracteur. Je vois encore l’ombre des phares de voitures sur des plafonds. J’ai laissé la fenêtre ouverte et je perçois l’air extérieur, le souffle du vent à travers les branchages d’un arbre avoisinant. Je me souviens généralement de tous les lieux dans lesquels je me suis endormi, avec le souvenir intime de certains détails d’une chambre d’ami.
Toutes mes amitiés sont nées dans le sommeil. Cette nuit, ce sera notre sommeil : le Triple Sommeil.

« Visages de dormeurs livrés à tant de nuits, / D’un regard révulsé vous regardez peut-être / L’immobile travail des gestes qui vont naître. »
— Natalie Barney, « Sommeils » in Nouvelles Pensées de l’Amazone, 1939.

Je me souviens également avoir attendu de nombreuses fois à la porte d’un immeuble au numéro 20 de la rue Jacob à Paris, résidence de la poète Natalie Barney dont le jardin m’était rendu inaccessible. Je savais que ce jardin était le lieu d’un temple dédié à l’amitié, et j’ai repensé à ce temple lors de notre dernière discussion. Je me suis souvenu de l’un de ses poèmes, Le Troisième, et c’est dans cette position dans laquelle je me trouve aujourd’hui, invité pour cette performance d’un jour et d’une nuit ensemble.

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Il y a cette première rencontre, celle d’une conversation webcam en 2014 avec en vue la rédaction d’un article, une conversation à quatre voix, celles d’Aurélie, de Florentine, et celle de Louise, amie avec qui je collabore depuis longtemps, et la mienne. De là est partie cette première crise de rires, une spontanéité rare pour une première rencontre virtuelle, qui deviendra une amitié de long cours. Cette amitié s’est construite en filigrane, avec une invitation l’année suivante pour une résidence au CRAC Alsace dans une école à Altkirch, puis plusieurs venues à Mulhouse dans le contexte de la Biennale qui leur a valu un prix permettant de se retrouver deux ans plus tard aux Bains municipaux de Mulhouse, un bâtiment daté du 19ème siècle construit sous le régime allemand. Le Grand Bain devenait le lieu d’une performance inspirée d’une tradition de porteuses d’eau, et les usagers de la piscine poursuivaient leurs propres rituels. Aujourd’hui il y a Montbéliard et leur invitation dans cette exposition au 19, Crac : La Suée du Dindon. Il semble que tout soit logiquement connecté, et participe d’une amitié, d’une expérience de l’art qui nous habite, d’une expérience émotionnelle.

Lors de nos dernières conversations, nous avons parlé du dindon, pièce centrale de l’exposition, resté isolé dans les murs d’un centre d’art en période de fermeture publique, à l’abri des regards et des attentions, éteint, sans qu’aucune pousse végétale ne subsiste alors que le jour de l’ouverture de l’exposition nous imaginions déjà une nature verdoyante se déployer à partir de ses ramifications. « Le dindon de la farce ». Le dindon de la farce s’est retrouvé seul, sans public, hormis les passages de l’équipe du centre d’art, dans cette grande maison vidée de son quotidien, de la plupart de ses rituels.

Tout en discutant, il y a le souvenir d’un enfant, qui montait chaque jour au sommet d’un tas de bois, dans la grange de sa maison où se trouvaient chatte et chatons dans une corbeille installée sur cette hauteur. Il s’installait sur le tas de bois, la tête à quelques centimètres du plafond de la grange et il lisait des histoires à haute voix.

Cette image m’est revenue alors que nous parlions du dindon et j’ai pensé consoler la sculpture en lui lisant des histoires, en lui lisant des poèmes de Natalie Barney dont je retiens en particulier deux de ses poèmes, « Sommeils » et « Le troisième », Natalie Barney, qui place l’Amitié au-dessus de toutes les passions, et la considère comme le « seul mariage indissoluble et de raison par excellence ».

« Comme la coquille de l’escargot, notre amitié s’accroît d’un nouveau cercle chaque année. », citation de son poème « Le Temple de l’Amitié ».

Natalie Clifford Barney est née en 1876 dans l’Ohio aux Etats-Unis. Elle s’est installée en 1910 dans un pavillon au 20 rue Jacob à Paris, pavillon devenu célèbre pour ses « vendredis », influent salon littéraire ayant reçu pendant près de soixante ans la scène littéraire et artistique de son époque comptant la présence de Guillaume Apollinaire, Colette, James Joyce, Gertrude Stein, Alice B. Toklas, Radclyffe Hall, Isadora Duncan, Ezra Pound, Romaine Brooks, Jean Cocteau, William Carlos Williams, Djuna Barnes, Janet Flanner, Adrienne Monnier, Sylvia Beach, Scott et Zelda Fitzgerald, Marguerite Yourcenar, Oscar Wilde, et d’autres.

Natalie Barney c’est aussi une histoire d’amour intense avec Renée Vivien, surnommée « Sapho 1900 », poète britannique décédée en 1909, à l’âge de 32 ans, des suites d’une longue dépression.
Cette nuit nous lirons les Brumes de Fjords (1902) de Renée Vivien.

« Dame Musset », c’est ainsi que Natalie Barney est surnommée par Djuna Barnes, dans son Ladies’ Almanach (1928). « Dame Musset » est séductrice de femmes. Elle répand la bonne parole auprès de chacune, n’hésitant pas à convaincre les hésitantes à se convertir au lesbianisme.
Cette nuit nous lirons le Ladies Almanach de Djuna Barnes.

Le pavillon de Natalie Barney est aujourd’hui inaccessible, espace privé, tandis que son temple de l’amitié reste dissimulé dans son jardin que j’ai pu entrapercevoir dans Le Feu follet, film de Louis Malle, d’où je reprends ce dialogue entre Jeanne Moreau et Maurice Ronet :

- Et toi ?
- Moi ? … Abandonnée. Ruinée. Entièrement ravagée. Inaltérable. Je ne bouge pas. Je ne cherche toujours pas à comprendre. Le sommeil. Je ne crois plus qu’au sommeil.

Ce sommeil nous allons le partager ensemble, près de cette fontaine, et nous lirons à son oreille quelques textes de Natalie Barney et d’autres ami·e·s, en se souvenant de cet enfant, qui lisait, au sommet du tas de bois.

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Je pense souvent à l’image du Cheval de Troie, permettant de rentrer dans la ville dissimulé dans une sculpture de bois. Cette nuit notre Cheval de Troie sera le « Dindon de Troie » pour pousser les portes du Temple de l’Amitié.

Lorsqu’Aurélie et Florentine m’invitent pour cette performance, elles suggèrent que nous sommes un peu comme ces enfants qui s’invitent à jouer dans leurs chambres. Je suis l’un·e de ses enfants, invité à jouer dans la chambre de leur exposition. L’exposition est une chambre qui s’ajoutera à la liste de toutes ces chambres dont j’ai l’intact souvenir.

Et si l’enfant au sommet du tas de bois c’était moi ?

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Texte lu lors de cette performance les 22 & 23 août 2020.





Images by Angélique Pichon.




© Image cover: Djuna Barnes, from ‘Ladies Almanach’, 1928.